Sept décennies de collaboration avec les Nazis : les petits secrets ukrainiens inavouables des États-Unis

Paul H. Rosenberg et Foreign Policy In Focus
Le 28 mars 2014

Le parti nationaliste ukrainien Svoboda tient un rassemblement à Kiev le 1 janvier 2014 (Reuters/Maxim Zmeyev)Le parti nationaliste ukrainien Svoboda tient un rassemblement à Kiev le 1 janvier 2014 (Reuters/Maxim Zmeyev)

Cet article est une publication conjointe du The Nation et de Foreign Policy In Focus.

Alors que la crise ukrainienne s’aggrave ces dernières semaines, il est difficile pour les américains de ne pas considérer Vladimir Poutine comme le grand méchant. Mais l’histoire de cette région est celle de méchants en compétition les uns contre les autres, et une certaine école de méchants – les Nazis – a une longue histoire de coopération avec les États-Unis ; une histoire généralement secrète, mais qui parfois pourtant a été exposée, comme dans l’ouvrage de Russ Bellant, « Les vieux Nazis, la Nouvelle Droite et le Parti Républicain » (South End Press, 1991). Les révélations faites par Bellant à propos des dirigeants nazis émigrés d’Allemagne à la fin de la seconde guerre mondiale, et ralliés en 1988 à la campagne présidentielle de George Bush, ont été la cause principale de l’annonce de la démission de neuf personnes, dont deux originaires d’Ukraine. C’est la raison logique qui nous a fait choisir cet auteur pour nous éclairer au sujet des diverses mentions de la présence de nazis et d’éléments fascistes parmi les nationalistes Ukrainiens, présence qui d’ailleurs semble n’avoir jamais réellement donné lieu à des commentaires ou à des explications. Bien sur, la majorité des Ukrainiens ne sont ni nazis ni fascistes, ce qui est une raison de plus pour mettre en lumière ceux qui voudraient dissimuler leur vraie nature dans l’ombre, ou se cacher en retrait de la lumière momentanée des projecteurs.

Votre livre, « Les vieux Nazis, la nouvelle droite et le Parti républicain », met en lumière l’implication profonde au sein du Parti républicain, d’éléments nazis issus d’Europe centrale et de l’est, parmi lesquels des Ukrainiens, ce depuis la deuxième guerre mondiale et même avant. Alors que la crise Ukrainienne se développe depuis ces dernières semaines, il a été plusieurs fois fait mention de la présence d’éléments fascistes ou néo-fascistes, mais il semble que l’on n’ait jamais considéré que cela justifiât des commentaires ou des explications plus approfondies. Je ne vois personne qui soit plus qualifié que vous pour éclairer tout ce qui n’est pas dit à ce sujet. Le danger d’une belligérance russe est de plus en plus évident, mais ces éléments fascistes mal connus représentent déjà en eux mêmes un danger. Que pouvez-vous nous dire au sujet de ces personnes et de leur dangerosité ?

Cette faction a une longue histoire et un long dossier a été constitué à son sujet, dossier maintenant connu et qui parle de lui même. L’organisation clé du coup d’état qui a eu lieu récemment est l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) [1] ou plutôt une branche spéciale de celle-ci, connue sous le nom de Banderistes (OUN-B). C’est elle le groupe qui se trouve derrière le parti Svoboda, lequel a obtenu nombre de postes importants dans le nouveau gouvernement intérimaire. L’existence de l’OUN remonte aux années 1920, lorsqu’elle s’est séparée d’autres partis, et surtout aux années 1930, pendant lesquelles elle a initié une campagne d’assassinats et de terrorisme à l’encontre de tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec elle.

Alors que la deuxième guerre mondiale approchait, elle a fait alliance avec les forces nazies. Elle a formé différentes organisations militaires et ainsi, lorsque l’Allemagne a envahi l’Union Soviétique en juin 1941, elle avait constitué plusieurs bataillons qui se sont déplacés vers la ville la plus importante à cette époque, ville où se situait leur base : Lvov ou Lwow, on peut l’écrire de plusieurs manières [aujourd’hui, c’est Lviv] [2]. Ils y sont entrés, et nous disposons d’une histoire documentée sur leur participation à l’identification et au regroupement des juifs dans cette ville, ainsi que, presque immédiatement, à l’exécution de plusieurs milliers de citoyens. Ils furent aussi impliqués dans la liquidation de populations polonaises dans d’autres parties de l’Ukraine tout au long de la guerre.

Sans s’être profondément impliquée dans l’ensemble de cette histoire, l’Organisation des nationalistes ukrainiens défend, encore aujourd’hui, le rôle qu’elle a joué lors de la guerre. C’est elle qui a fourni les effectifs pour la formation de la 14e division des Waffen SS, unité entièrement composée d’Ukrainiens et qui est devenue une troupe armée combattant pour les Allemands et entièrement placée sous leur contrôle. Ceux-ci ont aidé et encouragé sa formation et après la guerre, en fait juste à la fin de la guerre, elle fut dénommée « Première division ukrainienne ». L’OUN continue à glorifier l’histoire de cette division SS, et elle a créé une organisation de vétérans qui, bien sur, n’a plus beaucoup de membres, mais qui constitue néanmoins une division de vétérans de cette époque.

Si vous regardez les insignes qui sont arborés lors des manifestations et des marches organisées à Kiev, vous verrez que ceux de la division SS sont toujours portés. En fait, je regardais des photographies de cela la nuit dernière, et l’on y voyait une formation entière marcher, non pas avec l’insigne de la 14e Division, mais avec celui de la Seconde division. C’était une division étoffée, qui a participé à d’importantes batailles dans toute l’Ukraine, et ceux que l’on voit défiler arborent son insigne sur leurs brassards.

Il s’agit donc de documents très clairs, et l’OUN, même dans ses publications d’après guerre, a appelé à la création d’un territoire ukrainien ethnologiquement et génétiquement pur, ce qui bien sûr est simplement un appel à purger ce qu’ils considèrent comme le territoire ukrainien des juifs, des Polonais et des Russes. De plus, les dirigeants actuels de Svoboda ont prononcé des remarques ouvertement antisémites, appelant à se débarrasser des juifs moscovites et de tout le reste. Ils utilisent ce langage, très vulgaire et agressif, qui fait frémir quiconque connaît l’histoire de la deuxième guerre mondiale. S’ils vivaient ici, il me semble que ceux qui l’entendent devraient commencer à s’en inquiéter.

De toute évidence, ces gens n’ont pas le monopole du pouvoir en Ukraine mais ils ont progressé, et les États-Unis étaient derrière le parti Svoboda et derrière ces nationalistes Ukrainiens. En fait, les connections avec les États-Unis remontent à la seconde guerre mondiale, et c’est de longue date que les États-Unis ont maintenu un lien avec l’OUN, par l’intermédiaire des agences de renseignement ; initialement les renseignements militaires, puis plus tard la CIA.

Votre livre parle d’un personnage central au sein de l’OUN, Yaroslav Stetsko, qui fut politiquement actif aux États-Unis durant des décennies. Que pouvez-vous nous dire au sujet de son histoire ?

Yaroslav Stetsko était le numéro deux de l’OUN durant la seconde guerre mondiale, et même par la suite. En 1959, Stepan Bandera, qui dirigeait l’OUN, fut tué, et ce fut alors que Stetkso en assuma la direction. Stetsko fut celui qui marcha sur Lvov avec l’armée allemande le 30 juin 1941. L’OUN publia à l’époque une proclamation, signée par Stesko, qui louait et appelait à glorifier le dirigeant allemand Adolf Hitler, et qui expliquait comment ils marcheraient ensemble main dans la main avec lui pour l’Ukraine, et ainsi de suite. Après la guerre, Stesko fit partie de la direction clé qui fut choisie par les Américains.

J’ai lu plusieurs récits, dont au moins trois rapports crédibles, sur la façon dont ils furent envoyés dans les camps de personnes déplacées : les forces alliées avaient mis en place des camps de personnes déplacées, et elles sélectionnèrent des dizaines de milliers de ces anciens alliés d’Hitler provenant de pays de toute l’Europe de l’est, Hongrie, Lituanie, Lettonie. Il n’y eut pas de collaborateurs polonais ; je pense que la majorité des gens savent que les Allemands ont affreusement persécuté et assassiné des millions de résidents polonais. Mais en revanche il y eut des Bulgares, des Roumains, des Croates, et même des Biélorusses. Les alliés les maintenaient dans ces camps qu’ils avaient construits et organisés et où les Ukrainiens assassinaient leurs rivaux nationalistes de façon à rester les dirigeant incontestés du mouvement nationaliste ukrainien, afin d’obtenir le soutien des États-Unis pour poursuivre leurs opérations politiques, et en cela, ils ont réussi. Ainsi, une fois Bandera éliminé, Stetsko devient le dirigeant indiscuté des nationalistes ukrainiens.

En 1943, l’Organisation des nationalistes ukrainiens organisa, avec le soutien de l’Allemagne, une force multinationale pour combattre au côté de l’armée allemande en retraite. Après la bataille de Stalingrad en 1943, les Allemands ressentirent le besoin urgent d’accroître le nombre de leurs alliés, et ils utilisèrent la Garde de fer roumaine, la Croix en flèche hongroise, l’Organisation des nationalistes ukrainiens, ainsi que d’autres groupes dotés d’une formation militaire, pour leur prêter assistance et former un front uni appelé le Comité des nations conquises, lequel travailla aux côtés de l’armée allemande. En 1946, on le renomma le Bloc des nations antibolchéviques, ou BNA [3]. Stetsko en fut le chef jusqu’à sa mort, en 1986.

Je mentionne ce fait en partie parce que l’OUN essaie de prétendre : à vrai dire, durant la guerre nous avons combattu les Allemands et les communistes. Le fait est qu’ils assumèrent la direction de l’ensemble de cette alliance internationale au profit des Allemands durant les deux dernières années de la guerre, et pendant l’après guerre. Tous les dirigeants des forces alliées aux Nazis et non repenties se trouvaient, après la guerre, sous la direction de Yaroslav Stetsko.

Que s’est-il passé lorsque Stetsko, et d’autres qui étaient comme lui issus des diverses forces alliées aux Allemands, sont arrivés aux États-Unis ?

Lorsqu’ils arrivèrent aux États-Unis, ces groupes organisèrent des comités de « nations captives ». On aurait pu supposer qu’ils deviendraient les représentants des peuples opprimés par l’Union Soviétique en Europe de l’est et dans les pays baltes. En fait, on leur a accordé sans discernement un chèque en blanc pour représenter les voix de toutes ces nations qui faisaient partie du Pacte de Varsovie, alors qu’en fait, ils représentaient les éléments les plus extrémistes de chacune des communautés nationales en question.

Le Comité des nations captives à Washington DC était, par exemple, dirigé par la personne qui avait assuré la direction de l’OUN, et c’était le cas dans de nombreuses villes. Dans ma ville d’origine, proche de Detroit, ils jouèrent un rôle prépondérant. Au début des années 1950, lorsqu’on les réinstalla aux États-Unis, il y eu au moins 10.000 d’entre eux à être relogés là-bas, en comptant toutes les nationalités. Ils devinrent politiquement actifs par l’intermédiaire du Comité national républicain [4], parce que c’était véritablement l’administration d’Eisenhower qui avait opté pour cette politique au début des années 1950 et qui les avait fait venir. Ils mirent en place ces organisations de campagne électorale et tous les quatre ans, ils se mobilisèrent pour soutenir les candidats républicains, quels qu’ils soient ; certains politiciens, comme Richard Nixon en 1960, avaient en fait des liens directs avec plusieurs de leurs dirigeants, comme ceux de la Garde de fer roumaine et d’autres groupes.

Lorsque Nixon se présenta à la présidentielle en 1968, il fit une promesse à ces dirigeants : s’il gagnait la présidence, il ferait d’eux, à titre permanent, une sorte de bras ethnique au sein des sections locales du Comité national républicain, de sorte qu’ils n’auraient plus seulement une présence quadriennale, mais une présence continue au sein du Parti républicain. Il leur fit cette promesse par l’intermédiaire d’un homme appelé Laszlo Pasztor, qui avait fait cinq ans de prison après la guerre pour crimes contre l’humanité. Il avait été condamné en 1946 par le gouvernement non communiste qui dirigeait alors la Hongrie (il y a eu une période, de 1945 à 1948, où le Parti Communiste Hongrois ne gouvernait pas le pays). Ce sont eux qui l’avaient condamné. Il avait servi d’agent de liaison entre le parti nazi de Hongrie et Berlin ; il avait travaillé à l’ambassade à Berlin du mouvement de la Croix en flèche hongroise. Voilà donc le gars qu’ils choisirent pour organiser tous les groupes ethniques, et les seules personnes qu’on y fit entrer étaient des collaborateurs nazis.

Ces groupes n’avaient pas d’affiliés russes parce qu’ils haïssaient tous les Russes, quelle que fût leur couleur politique. Ils n’avaient pas non plus de membres afro-américains ni juifs. Ils n’étaient composés que de ces éléments nazis ; pendant un moment, ils ont eu un affilié allemand, mais la révélation publique de l’appartenance nazie de cette personne fit qu’il dut être discrètement renvoyé, alors que d’autres éléments nazis furent, eux, conservés.

Votre livre a été écrit et publié dans les années 1980. Que se passa-t-il à cette période, après que ces groupes aient été établis depuis plus d’une décennie ?

Je suis allé à leurs rassemblements dans les années 1980, et ils produisaient des documents qui révélaient clairement qui ils étaient. Une de leurs brochures de 1984 faisait l’éloge du régime oustachi pro-nazi de Croatie ; ces même Oustachis avaient tués 750.000 personnes, c’est le chiffre qui ressort des estimations, et les avaient brûlées vivantes dans leur propre camp en Croatie. Et voilà qu’ici, ils célébraient la fondation de ce régime, reconnaissant qu’il avait été associé aux Nazis, et le tout était signé par le directeur du Comité national républicain. Des trucs pareils, ça ne s’invente pas! C’était simplement dingue.

J’ai interrogé un Cosaque; il m’a montré la pension qu’il percevait pour son service dans les SS durant la deuxième guerre mondiale, et il m’a expliqué comment il s’était affilié aux groupes nazis libres aux États-Unis ; et il n’avait pas le moins du monde l’air d’un repenti. Tous ces gens étaient les paravents qui avaient été dénommés « Comités des nations captives » par ces personnes aux ordres de Stetsko, et dont il faisait lui aussi partie. Sous Reagan, la Maison Blanche l’accueillit, le promut dirigeant principal et donna à cette occasion un grand souper. Jeane Kirkpatrick (ambassadrice aux Nations Unies durant l’administration Reagan) y prit part, tout comme George H.W. Bush, alors vice-président, et bien entendu Reagan. Stetsko fut présenté comme un grand dirigeant, et des proclamations furent faites à en sa faveur.

Lorsque Bush senior fut candidat à la présidence en 1988, il leur rendit visite ; il vint dans l’un des principaux emplacements des nationalistes Ukrainiens en Amérique du Nord, situé juste à la sortie de Détroit, dans une banlieue, à ce qui est leur centre culturel ; et d’ailleurs un de leurs principaux dirigeants au niveau mondial a son quartier général dans ce lieu. A cette époque, ils firent venir Bush et protestèrent contre l’OSI, et Bush se contenta de secouer la tête. Il ne voulait rien dire du tout à ce sujet.

L’OSI était l’acronyme du Bureau des enquêtes spéciales. Il enquêtait sur la présence de criminels de guerre nazis aux États-Unis, et expulsait ceux dont on découvrait qu’ils avaient menti sur leur passé pour pouvoir émigrer aux États-Unis après la guerre. Ils avaient expulsé bon nombre de personnes à travers tous les États-Unis. Il y avait beaucoup d’enquêtes en cours et tous ces émigrés nazis, y compris les nationalistes ukrainiens, essayaient de recourir à toutes les pressions politiques possibles pour arrêter ces enquêtes.

Donc ils étaient en train de dénoncer cela, les enquêtes de l’OSI, devant Bush. Bush a hoché la tête, mais n’a rien voulu dire car il ne tenait pas à apparaître comme un sympathisant des criminels de guerre nazis ; mais en même temps, il ne voulait pas non plus offenser ses hôtes en contestant à ce sujet avec eux. Ainsi, l’issue de la deuxième guerre mondiale était toujours un enjeu, plus de quatre décennies plus tard, au cœur de la politique présidentielle, et malheureusement Bush et Reagan continuaient à être du côté de ceux que nous avions vaincus lors de ce conflit.

Comment votre livre, qui contenait toutes ces informations, fut-il accueilli à sa sortie ? Comment cette information fut-elle reçue et quelle fut la réaction politique ?

Avant la publication du livre, le Washington Jewish Week [5] avait écrit un article au sujet de certains des dirigeants ethniques de la campagne de Bush et de leur passé, de leur négation de l’Holocauste, de l’implication avec ces groupes d’émigrés nazis. Ils avaient donné les noms de quelques uns d’entre eux qui ne faisaient pas partie de l’Heritage Groups Council [6] mais qui participaient néanmoins à la campagne de Bush.

Ensuite, lorsque j’ai publié mon livre, davantage encore de noms sont ressortis et le Philadephia Inquirer ainsi que le Boston Globe ont fait des articles à leur sujet. On en arriva au point où à chaque fois qu’un journaliste du Philadelphia Inquirer appelait au sujet des dirigeants ethniques de la campagne de Bush, la réponse standard était qu’il ne faisait plus partie de la campagne, et c’est là ce qui était dit pratiquement dès qu’on entendait le nom de la personne. Alors les journalistes appelaient cette personne. Je vais prendre l’exemple de Florian Galdau, qui représentait et dirigeait le bureau de New York City de la Garde de fer roumaine. On avait un dossier sur lui pour la période de la guerre. L’archevêque roumain Valerian Trifa lui même avait été impliqué dans le meurtre en masse de juifs à Bucarest, en 1941, je crois. Le dossier de Galdau est clair, car lorsque Trifa fut jugé – il a été l’une des personnes ciblées par l’OSI et il a été expulsé de force dans les années 1980 – dans un des dossiers de la procédure, l’OSI avait identifié Florian Galdau comme étant un de ses agents, de sorte que son histoire était bien connue, sauf par l’équipe de campagne de Bush, apparemment.

Ainsi, lorsque Galdau fut identifié par le Philadelphia Inquirer, on leur répondit immédiatement qu’il ne faisait pas partie de la campagne ; mais ensuite, l’Inquirer appela Florian Galdau et celui-ci répondit : « Non, j’en fais partie. Ils ne m’ont jamais rien dit. Pour autant que je sache, je fais toujours partie de la campagne. » C’était ça, le schéma type.

Le Comité national républicain déclara, après les élections, qu’ils allaient rassembler un comité du ruban bleu et faire une enquête au sujet des accusations portées dans mon livre. Je n’ai jamais été contacté, ni aucune des personnes ayant participé au projet du livre, ni la maison d’édition. Aucune des sources avec lesquelles j’avais travaillé ne fut contactée. À peu près un an plus tard, alors que personne n’avait soulevé la moindre discussion ou posé la moindre question à ce sujet, ils refermèrent simplement le dossier en disant : « Bon, nous n’avons pas disposé des moyens pour enquêter sur ce dossier. »

J’ai publié une chronique et des commentaires dans le New York Times environ deux semaines après les élections et je pense que c’est la dernière fois que quelqu’un a publiquement déclaré quelque chose à ce sujet qui ait eu quelque écho sur les forums. Je pense qu’on leur a simplement permis de mourir et de sombrer dans l’oubli – je veux parler de ces dirigeants. L’idée des Républicains était probablement de faire entrer en jeu une autre génération de gens qui seraient nés aux États-Unis tandis que ces émigrés mouraient et disparaissaient, mais à propos de cette histoire que Nixon leur avait léguée, ils s’abstinrent de faire quoi que ce soit. Sous Reagan, la Maison Blanche s’était vraiment profondément compromise et alliée avec eux. Ils ne voulaient pas avoir l’air de leur tourner le dos, et comme Bush les voulait pour sa campagne de réélection, il n’allait pas non plus leur tourner le dos.

Si vous voulez une anecdote, je sais que 60 Minutes [7] travaillait sur un sujet, que l’équipe de Bradley travaillait dessus. Nancy Reagan elle même a appelé le producteur exécutif et lui a dit : Nous apprécierions beaucoup que vous ne réalisiez pas cette émission. Et ils l’ont enterrée. Parce que, au fond, il ne s’agit pas seulement des Nazis et du Comité national républicain et de la Maison Blanche. Cela soulève inévitablement la question de savoir qui ils sont, comment ils sont arrivés là et qui les a soutenus ? Et à ce stade, cela renvoie aux agences de renseignement. Certaines personnes n’aiment pas marcher sur ce genre de platebandes. Si c’est lié à une agence de renseignement, ils préfèrent rester à l’écart du sujet. Ainsi, certaines personnes à 60 Minutes furent frustrées par cette histoire, mais c’est pourtant ce qui s’est passé. Je crois qu’ils ont été réellement capables d’enterrer l’histoire lorsque certains ont essayé de la couvrir. Ils ont été capables de persuader les responsables de l’information de ne pas trop creuser cette affaire.

Que s’est-il passé depuis que vous avez écrit votre livre et que la plupart des personnes de la génération qui avait vécu la deuxième guerre mondiale sont mortes ? Qu’ont fait l’OUN et ses alliés depuis lors, que nous devrions savoir ?

Une fois que l’OUN a été soutenue par les agences de renseignement des institutions de sécurité américaines, on l’a introduite également en Europe, de diverses façons, comme dans Radio Free Europe, dont le quartier général est à Munich. Beaucoup de ces groupes du BNA avaient leur quartier général à Munich, où ils profitaient du soutien de Radio Free Europe. De là, ils menèrent différents types d’opérations pour essayer de travailler à l’intérieur des pays du Pacte de Varsovie. Lorsque l’Union Soviétique s’effondra en 1991, un certain nombre d’entre eux retournèrent en Ukraine, et les autres dans leurs pays respectifs. Là, ils commencèrent à monter des opérations et à organiser des partis politiques, en alliance avec les États-Unis. Ils prirent part à ce que l’on a appelé la Révolution Orange de 2004, lorsqu’ils gagnèrent les élections là-bas.

Le premier ministre (référence à Victor Yushchenko, président de l’Ukraine de 2005 à 2010) était très proche de ces groupes. Ils travaillaient avec le nouveau gouvernement afin d’obtenir des aides financières pour les vétérans des divisions SS ukrainiennes et ils ont commencé à mettre en place des statues, des lieux de mémoire, des musées en l’honneur de Stépan Bandera, qui fut le dirigeant de l’OUN et qui, je dois le dire, était détesté des autres nationalistes ukrainiens à cause de ses méthodes, qui étaient extrémistes et violentes envers les groupes nationalistes ukrainiens rivaux. Donc, Bandera n’était pas un héros universel, mais, en partie à cause de ses connections avec les États-Unis, ce groupe fut si influent que si vous allez sur Internet et que vous cherchez « Lviv » ou le mot « Bandera » sur Google, vous verrez des monuments et des statues, ainsi que de grandes affiches et bannières à l’effigie de Bandera, et puis de grands monuments – des monuments construits pour durer – dédiés à Bandera. C’est ainsi qu’ils ont fait de ce type le George Washington de l’Ukraine.

Ce gouvernement est resté au pouvoir jusqu’en 2010. Il y eut alors de nouvelles élections et un nouveau régime fut élu, qui bénéficiait de nombreux soutiens dans l’est du pays. Les nationalistes Ukrainiens regroupés autour de la révolution orange étaient âprement divisés, luttant les uns contre les autres, tandis qu’une corruption rampante sévissait en leur sein ; finalement, les gens votèrent contre eux. Les États-Unis se montrèrent très agressifs dans leur volonté d’essayer de garder les nationalistes au pouvoir, mais ils perdirent les élections. Les États-Unis dépensaient beaucoup d’argent par l’intermédiaire de la « National Endowment for Democracy » (Fondation nationale pour la démocratie) [8], laquelle déversait des flots de dollars dans les caisses de diverses organisations ukrainiennes. Ils faisaient la même chose en Russie, tout comme ils le font dans d’autres pays, un peu partout dans le monde. Nous parlons là d’un grand nombre de millions de dollars par an, destinés à influencer la politique de ces pays.

Lorsque les occupations se sont produites place de l’Indépendance à Kiev, à la fin de l’année dernière, vous avez pu voir les supporters de Svoboda et vous avez pu entendre leurs dirigeants au Parlement faire des remarques ouvertement antisémites. Le dirigeant du parti Svoboda s’est déplacé en Allemagne pour protester contre les poursuites engagées à l’encontre de John Demjanuk, cet Ukrainien qui s’était installé aux États-Unis et qui était impliqué, en tant que gardien de camp de concentration, dans le meurtre de gens innocents. Les tribunaux allemands l’ont reconnu coupable et la direction de Svoboda est allée en Allemagne pour se plaindre du fait que ce type avait été condamné. La raison de cela ? Ils ont dit qu’ils ne voulaient voir aucun Ukrainien sali par ces histoires, parce qu’ils vivent dans le mensonge ; le mensonge qui prétend qu’aucun Ukrainien n’a jamais eu rien à voir avec le régime nazi, même si l’histoire les trahit, et même si leurs propres affiliations les trahissent. Ils n’aiment pas que l’on parle publiquement de tout cela, c’est pourquoi ils protestent toujours de l’innocence de tout Ukrainien accusé de quoi que se soit, quitte à nier même des preuves évidentes.

Votre livre a constitué une révélation importante, mais il n’a pas été le seul. Votre livre fait remarquer que Jack Anderson avait traité des soutiens pro-nazis de certains conseillers ethniques depuis 1971, et pourtant, lorsque votre rapport est sorti, presque deux décennies plus tard, tout le monde a régi en se montrant choqué ; ce fut la surprise, et même le déni. Quelles leçons tirer de cette affaire d’histoire enterrée ? Et quelle influence cela doit-il avoir sur notre façon de voir la crise qui se développe en Ukraine ?

Je ne crois pas qu’il soit jamais trop tard pour se familiariser avec l’histoire de ce phénomène et se cultiver à ce sujet, tant pour ce qui est de l’histoire de cette période de la guerre que de l’histoire de la collaboration avec ces gens, après la guerre. Il y a eu un grand nombre d’exposés écrits au sujet des émigrés nazis. Il est paru en 1979 un livre dont le titre était « Wanted » [9], qui racontait nombre d’histoires sur ces gens qu’on avait fait venir aux États-Unis, y compris l’histoire de Trifa. Christopher Simpson a écrit un livre intitulé « Blowback » [10] qui traitait des décisions politiques ; c’est un livre incroyable. Il est professeur à l’American University, et il a fait des recherches pendant des années en profitant du Freedom of Information Act [11] et des archives. Il a eu accès aux documents politiques par lesquels furent prises les décisions de rassembler ces gens et ce, non seulement aux États-Unis, mais pour les déployer dans le monde entier.

Tout comme mon livre, il n’a pas eu l’attention qu’il méritait. La critique des livres du New York Times a émis un avis négatif sur le livre. Il y a vraiment des gens qui ne veulent pas que l’on touche à ces choses. Il a y beaucoup de gens qui ne veulent pas que l’on y touche. Je pense qu’il est véritablement important, pour ceux qui croient en l’ouverture, en la transparence et aux valeurs démocratiques, qui ne veulent pas que des groupements porteurs de haine reviennent au pouvoir dans d’autres parties du monde, de savoir ce qui s’est passé.

Il y a très peu d’Américains qui savent que la Waffen SS était une force multinationale. Ce fait a été exclu de l’histoire conventionnelle. Autrement, les gens sauraient qu’il y a eu des Nazis ukrainiens, hongrois, lituaniens, et qu’ils ont tous été impliqués dans le meurtre de masse de leurs concitoyens, si ceux-ci étaient Juifs, bien sûr, mais même s’ils étaient seulement des compatriotes qui se trouvaient dans l’autre camp. Ils furent simplement des meurtriers de masse, dans toute l’Europe de l’est. Et cette histoire, ces faits, ne sont pas très connus. Beaucoup de gens ne savent même pas que ce phénomène a existé.

Je pense que tous les Américains ont la responsabilité de savoir ce que leur gouvernement fait en matière de politique extérieure en Europe, ainsi que partout dans le monde, en Amérique Latine comme en Afrique. Lorsque notre politique était de soutenir le régime d’apartheid en Afrique du Sud, pourquoi les Américains ne l’ont ils pas d’avantage contestée ? Ils ont commencé à le faire dans les années 80, mais le régime d’apartheid était dirigé par un parti nazi. Ils étaient alliés à l’Allemagne durant la seconde guerre mondiale. Ils étaient un parti nationaliste, et ils ont pris le pouvoir en 1948, et les États-Unis les ont soutenus durant des décennies. Nous avons soutenu les escadrons de la mort en Amérique Latine et ce, bien qu’ils aient massacrés des dizaines de milliers de personnes, 200.000 victimes pour le seul Guatemala. Les Américains ne prêtent pas assez attention à ce que leur gouvernement fait à l’étranger, bien que ces choses soient faites avec l’argent de leurs impôts et en leur nom. Je pense que nous avons à cet égard une responsabilité générale.

Je suis allé à ces rassemblements, je me suis rendu à ces conférences, durant des années. Je les ai rencontrés directement. J’ai rencontré la majorité de ceux au sujet desquels j’ai écrit, soit personnellement soit en groupe. Les gens ne peuvent pas se permettre de faire cela eux-mêmes, par manque de temps, mais il existe sur le sujet pas mal de littérature qu’ils peuvent lire. Ils pourront disposer d’assez d’information pour se faire une idée de la réalité et comprendre ce qu’il en est, et exiger des changements. Je ne suis pas complètement partisan, en ce domaine. Je pense que le Parti républicain a été trop loin dans cette affaire, mais dans le même temps, les Démocrates se sont couchés et n’ont rien remis en question alors qu’ils savaient ce qui se passait.

Un ancien poète romain a dit un jour que vérité et sagesse ne pouvaient tenir des discours opposés. Je crois en cela. Dites la vérité et la sagesse suivra.

Original : Seven Decades of Nazi Collaboration: America’s Dirty Little Ukraine Secret (thenation.com, anglais, 28-03-2014)
Traduit par Lionel et Jean-Claude pour vineyardsaker.fr

Notes de traduction

[1] : nous utilisons volontairement le sigle « OUN » pour éviter toute confusion avec l’ONU actuelle.
[2] : « loup » en français
[3] : Anti-Bolshevik Bloc of Nations ; le Bloc des nations anti-bolchéviques était un centre de coordination des associations d’émigrés politiques anti-communistes en provenance d’Union Soviétique et des autres pays socialistes, remontant à une conférence de représentants des peuples non-russes qui eut lieu en novembre 1943, près de Jitomir, à l’initiative de l’Organisation des nationalistes ukrainiens. Lors de la conférence, une plate-forme de lutte révolutionnaire commune contre ce que les participants appelaient le communisme russe fut formulée. L’objectif de l’ABN était de chasser les communistes du pouvoir, d’abolir l’Union soviétique et de la diviser en Etats nationaux. En 1946, l’organisation s’était vu attribuer une structure organisationnelle basée à Munich, d’où elle avait étendu sa gamme d’activités. Les groupes les plus actifs du Bloc étaient les organisations nationales ukrainiennes. L’ABN fut dirigé par Yaroslav Stetsko (de sa fondation jusqu’en 1986, année de sa mort), puis par la veuve de celui-ci, Slava Stetsko. Le Bloc des nations anti-bolchéviques a été dissout en 1996 après l’effondrement de l’URSS.
[4] : organisme politique américain chargé de diriger le Parti républicain au niveau national. Il est responsable du développement et de la promotion des idées républicaines, ainsi que de la coordination des collectes de fond et des stratégies électorales.
[5] : la Semaine juive de Washington
[6] : le National Republican Heritage Groups Council, « Conseil républicain national des groupes patrimoniaux (d’ascendance) », est une des organisations du parti républicain.
[7] : une émission de télévision étatsunienne.
[8] : fondation privée à but non lucratif des États-Unis dont l’objectif déclaré est le renforcement et le progrès des institutions démocratiques à travers le monde. La NED a été fondée en 1983 et la plus grande part de ses fonds provient du département d’État des États-Unis, avec approbation du Congrès. Le sénateur John McCain est depuis janvier 1993 président de l’IRI (International Republican Institute, l’Institut républicain international), la branche républicaine de la NED. La NED agit dans le monde comme sous-traitant de la partie « légale » des opérations illégales de la CIA.
[9] : « Recherché ».
[10] : « Retour de flamme ».
[11] : Loi sur la liberté de l’information.

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